Je m'étais promis de ne plus publier mes nouvelles ici, parce que pour le terrien moyen, nos aventures maritimes semblent à ce point incroyables que souvent le reproche de mitonner m'avait été fait.
Cette fois, l'aventure que je vais vous conter n'est pas arrivée sur mon navire et vaut bien le détour. Les informations que je transmets ici sont facilement vérifiables, à vous de voir.
Le yacht que je commande est en travaux dans un chantier près de Toulon que je ne peux nommer pour des questions de confidentialité. Le directeur technique est un ami de longue date. La semaine dernière, il est mandaté pour aller inspecter en Grèce le yacht de l'un de ses clients, auquel il est arrivé la mésaventure que je m'apprête à vous dévoiler ici.
Le feu étant la plus redoutable menace à bord d'un navire et aussi l'une des plus courantes, des systèmes incendie complexes sont depuis des années devenus obligatoires à bord. Généralement, de gros extincteurs au CO2 sont déclenchés par une commande située hors de la salle des machines et appelée le « shut off ». Il s'agit d'une poignée que l'on tire après s'être assuré que plus personne ne se trouvait dans le local.
Cette commande active le déclenchement des extincteurs, la coupure de l'alimentation en carburant des moteurs et des groupes électrogènes, et ferme les évents par lesquels l'air est aspiré.
Or, une grande partie des yachts rapides sont équipés de moteurs série 4000 de la marque MTU. Le plus souvent ils en ont deux, des V16, chacun pesant 9,3 tonnes développant 3450 ch à 1800 rpm pour une cylindrée de 76 litres.
Pour en revenir à ce yacht, en Grèce, que mon ami est allé inspecter, le machin était en navigation au large du Péloponnèse quand soudain le dispositif de fermeture des évents s'est déclenché intempestivement. La fermeture est activée par un système de pistons sous air comprimé. Une fuite dans le circuit a donc libéré les loquets retenant les volets qui se sont instantanément fermés hermétiquement.
76 litres fois deux moteurs et multipliés par 1800tours, ça donne 273 600 l par minute ou encore 273,6 mètres cubes par minute. En 21 secondes, la dépression dans la salle des machines fut telle que le plafond s'est effondré. Ce plafond est aussi le plancher du salon. Dans le salon se trouvait le chef des machines qui était en train de se précipiter vers l'entrée de la salle des machines pour voir ce qui se passait. Dans l'effondrement, il s'est retrouvé coincé entre les deux moteurs qui tournaient encore et, l'air venant à manquer, il perdit connaissance, les poumons vides. L'instant d'après, les moteurs aussi se sont asphyxiés et sont tombés en panne. Après intervention des secours maritimes, le mécanicien fut transporté d'urgence à l'hôpital à Athènes. Selon le médecin qui l'a traité, si les moteurs avaient tenu cinq secondes, le pauvre homme serait mort.










